Le syndrome de Stockholm, histoire d’un phénomène controversé

Temps de lecture : 10 min

Peu de villes résonnent autant dans le monde scientifique que celle-ci. Habituellement dépeinte comme une capitale paisible, régulièrement classée dans les métropoles où il fait le bon vivre, Stockholm cache aussi un côté plus sombre. Une face plutôt entachée que cachée : celle du syndrome de Stockholm.

Comment un obscur braquage dans une banque suédoise a donné naissance à un phénomène aussi stupéfiant que renversant.

Il y a des scénarios dans lequel la réalité dépasse la fiction. Et d’autres dans lesquels la fiction n’a jamais pu égaler la réalité. Les événements de 1973 dans la capitale suédoises font partie de la seconde catégorie. Décryptage du syndrome de Stockholm.

Syndrome de Stockholm, le scénario idéal d’un film

Que celui qui n’a jamais vu ce film ou cette série télé un million de fois auparavant me jette la première pierre : un criminel entame un braquage, ses plans ne se déroulent pas comme prévus. Il en vient alors à prendre un ou plusieurs otages pour défier les forces de l’ordre. 

La situation se tend et semble se prolonger. A l’extérieur, le chef de la police s’impatiente et ne voit d’autres alternatives que de préparer un assaut. Assez perdu de temps, la situation apparaît comme figée, inamovible. “- Non, bon sang ! » s’exclame le détective rebelle – notre héros, bien sûr. “- Il y a des personnes innocentes à l’intérieur, mon capitaine. Je peux parler à ce type. Donnez-moi juste plus de temps… » La suite, on la connaît tant le scénario a été utilisée pour le petit ou grand écran. Les fans de la Casa de Papel ne diront pas le contraire.

A l’intérieur, les otages commencent à perdre espoir eux-aussi, à mesure que les heures s’écoulent. S’échapper ? Coopérer ? Prier ? Des questions cruciales auxquelles se confrontent à un moment ou à un autre ceux qui deviennent bien souvent une simple monnaie d’échange. Un tableau relativement noir, figure constante des situations quasi-désespérées.

Netflix et le cinéma aiment romantiser le syndrome de Stockholm. ©La Casa de papel

Mais il arrive parfois – rarement – que la relation entre ravisseur et captif prenne un tout autre tournant. Inattendu. Presque mystérieux. D’une peur extrême, les sentiments de la victime s’apaisent progressivement, au point de développer une véritable sympathie pour ses ravisseurs. Devenus des protecteurs à ses yeux, l’otage en vient à prendre leur défense. C’est ce sentiment d’attachement contre-nature qui est communément appelé syndrome de Stockholm.

Si beaucoup d’entre nous avons une vague idée de la définition du syndrome de Stockholm, il est tout aussi probable que l’histoire et l’explication du processus psychologique qui en découle ne soient pas tout à fait claires. 

Policiers et médias couvrent le braquage en face du bâtiment de la Kreditbanken. ©AFP Photo/Roland Jansson/Getty Images

Les origines du syndrome de Stockholm

Les faits, rien que les faits comme dirait un enquêteur de la police scientifique. Il faut donc remonter au milieu des années 1970 pour que la première expérience du syndrome de Stockholm soit identifiée et donc baptisée comme telle.

Inutile de faire durer le suspens plus longtemps. Si cette “pathologie” reconnue par les psychologues porte le nom de la capitale suédoise, c’est bien parce qu’elle fut le théâtre d’un braquage interminable. 

Pendant six longs jours, la Kreditbanken de Stockholm fut le terrain de jeu d’un criminel déjà célèbre, Jan-Erik Olsson. En 1973, ce dernier décide de commettre le “casse du siècle” en solo. Alors qu’il envisageait de sortir au plus vite de l’établissement financier, il se voit contraint de prendre quatre employés en otage pour espérer réussir sa tentative de vol. Parmi eux, Kristin Ehnmark, Elisabeth Oldgren, Birgitta Lundblad et Sven Safstrom. Pendant près d’une semaine, ils sont retenus dans la chambre forte de la banque, avant qu’un ancien compagnon de cellule de prison d’Olsson ne les rejoigne.

Quelle fut la surprise des observateurs venus du monde entier lors de la libération de la Kreditbanken. Bien que complètement déboussolée et sous le choc, une partie des victimes se serait liée de compassion pour leurs ravisseurs. Pis, elles les auraient peut-être même aidés dans leur quête…

Ce n’est que des années plus tard qu’une des captives, Kristin Ehnmark, a confirmé ce qui planait encore comme une fantaisie. Dans un article de la BBC publié en 2013, date d’anniversaire du vol rocambolesque, elle revient sur un événement clé qui s’est déroulé durant le siège. “C’est un état dans lequel on entre lorsque toutes nos valeurs et la morale que nous avons changent d’une certaine manière.”

Pendant six longs jours, la Kreditbanken de Stockholm fut le terrain de jeu d’un criminel déjà célèbre, Jan-Erik Olsson. En 1973, ce dernier décide de commettre le “casse du siècle” en solo. Alors qu’il envisageait de sortir au plus vite de l’établissement financier, il se voit contraint de prendre quatre employés en otage pour espérer réussir sa tentative de vol. Parmi eux, Kristin Ehnmark, Elisabeth Oldgren, Birgitta Lundblad et Sven Safstrom. Pendant près d’une semaine, ils sont retenus dans la chambre forte de la banque, avant qu’un ancien compagnon de cellule de prison d’Olsson ne les rejoigne.

Jan-Erik Olsson encerclé par les forces de l’ordre. L’image a fait le tour du monde. ©Dagens Nyheter

Prise en otage par le criminel, Kristin Ehnmark a alors l’occasion d’échanger avec le Premier ministre suédois de l’époque, Olof Palme, par téléphone. A la surprise générale, elle implore les autorités de la laisser s’enfuir avec les ravisseurs, ses ravisseurs.

Je fais entièrement confiance au voleur. Je ne suis pas désespérée. Il ne nous a rien fait. Au contraire, il a été très gentil. Mais vous savez, Olof, ce dont j’ai peur, c’est que la police nous attaque et nous tue.
/ Kristin Ehnmark au Premier ministre suédois

Voilà que le syndrome de Stockholm était né.

Une version corroborée par un autre otage, Sven Safstrom. Quelques temps après sa libération, il émet une déclaration sans équivoque, affirmant qu’il avait ressenti de la gratitude envers Olsson. Non seulement de la gratitude mais également de la reconnaissance. “En nous traitant bien pendant tous ces jours éprouvants, on le considérait comme un Dieu à ce moment-là.”Alors qu’il le menaçait avec une arme, Olsson se rétracta et lui assura qu’il aurait la vie saine. Qu’il pourrait même se saoûler s’il le souhaitait. Étrange proposition tout de même que d’offrir un canon quand les armes de guerre pointent toutes en votre direction.

Comment appréhender le syndrome de Stockholm ?

Comme tout événement marquant de ce type, de nombreuses légendes et mythes entourent le braquage de la Kreditbanken. Par extension, cet intérêt planétaire pour ce phénomène étrange que représente le développement affective de la relation ravisseur-victime, nouvellement considéré par les psychologues, renferme également sa part de mystère. 

Toujours est-il que le terme “syndrome de Stockholm » aurait été utilisé pour la première fois par le criminologue et psychiatre Nils Bejerot puis développé par le psychiatre Dr Frank Ochberg. Le second, enrôlé par les autorités américaines afin d’aider les agences à élaborer des stratégies face aux situations d’otages, a défendu l’expression du syndrome de Stockholm auprès de la National Task Force on Terrorism and Disorder des États-Unis. Son travail de recherche, autant décrié que défendu, a trouvé sa légitimité pleine et entièrement acquise lorsque les prestigieux organismes de la Scotland Yard et du FBI ont soutenu le psychiatre. 

La liberté à une saveur particulière pour ses ex-otages retenus en Iran. ©CNN International

En filigrane, Ochberg a théorisé le syndrome de Stockholm comme un fait se caractérisant par un processus en plusieurs phases. “D’abord, une peur extrême de la situation dans laquelle la victime se trouve et dont elle est sûre de mourir. Puis, une sorte d’infantilisation, incapables de manger, de parler ou d’aller aux toilettes sans permission. Enfin, une fois le traumatisme vécu, la victime éprouve un gratitude primitive pour le don de la vie à la moindre attention de gentillesse de la part du kidnappeur. »

Une prise de conscience de la situation complètement illogique et qui, à chaque fois, se retrouve impossible à résoudre pour le cerveau de la victime tant ses émotions jouent les montagnes russes. « Pour terminer, l’otage nie que c’est bien le ravisseur qui l’a mis dans cette situation. Dans son esprit, il ne s’agit pas d’un ravisseur mais d’un sauveur de vies”, conclut Ochberg.

Syndrôme de Stockholm… et syndrome planétaire

La Suède serait donc la “terre originelle” du syndrome de Stockholm qui, comme le terme “syndrome” l’indique, fait fi des barrières et des frontières. Depuis 1973, plusieurs dizaines d’événements de ce type se sont produits, généralement très médiatisés. Évidemment.

Le cas de Natascha Kampusch reste le plus marquant dans la chronologie contemporaine européenne. Huit ans sans pouvoir sortir à l’extérieur. Un enfer interminable pour la majorité d’entre nous. A la mort de son ravisseur pourtant, Wolfgang Priklopil, la jeune femme autrichienne aurait pleuré et serait allée jusqu’à lui rendre hommage à la morgue avant qu’il ne soit enterré.

De l’ombre à la lumière, Natascha Kampusch. ©Ullstein Bild

Une autre victime d’enlèvement dont le nom revient souvent dans les conversations en évoquant le syndrome de Stockholm est Elizabeth Smart. Cette adolescente de l’Utah fut enlevée dans sa chambre et enfermée pendant neuf mois par un groupe d’hommes, déclarés plus tard atteints de folie et handicapés mentaux. Elizabeth Smart aurait fait preuve d’une inquiétude inhabituelle pour la sécurité de ses ravisseurs malgré les viols quotidiens répétés et les menaces de mort qu’elle subissait. 

Enfin, la plus célèbre des victimes présumées du syndrome de Stockholm reste peut-être Patty Hearst. En 1974, soit un an après l’épisode de la Kreditbanken, la richissime héritière est faite prisonnière par des révolutionnaires militants qui se baptisent l’Armée de libération symbolique (ALS). 

Cependant, au cours de ses 19 mois de captivité, la jeune femme semble avoir développé une certaine affinité pour ses ravisseurs, jusqu’à adopter quelques-unes de leurs croyances. Au moment de la fuite des ravisseurs, des témoins rapportent qu’elle ne semblait pas du tout se comporter comme une captive, mais couvrirait les arrières des fugitifs avec une arme de guerre. 

Patty Hearst, victime ou coupable du syndrome de Stockholm ? ©Magnolia Pictures

Après de multiples rebondissements, son avocat la compare lors de son procès à “un zombie à faible QI et à faibles effets avec d’énormes trous de mémoires.” Patty Hearst publiera en 1982 un ouvrage dans lequel elle se défend et explique qu’il s’agissait essentiellement de “critères psychologiques d’une prisonnière de guerre forcée« .

L’affaire, naturellement controversée et sensationnelle à plusieurs niveaux, a mis en émoi toute l’Amérique. Reconnue coupable, Patty Hearst passera seulement 22 mois en détention, avant d’être libérée par le Président des États-Unis en personne, Jimmy Carter. Des années plus tard, le Président Bill Clinton lui accorde à son tour une grâce complète le dernier jour de son mandat. Tout un symbole pour celui qui, depuis ses débuts en politique, plaide en faveur d’une justice plus stricte en matière d’application des peines énoncées, des pires crimes aux délits les plus mineurs.

Le syndrome de Stockholm, une mesure émotionnelle à trois temps

Le syndrome de Stockholm, cette symphonie émotive en trois temps, court encore souvent dans la tête des victimes bien des années après. De ce fait, un état mental aussi complexe que celui correspondant au syndrome de Stockholm, ancré dans le traumatisme, la coercition, les menaces et teinté de peur face la mort, est bien sûr difficile à mesurer ou à quantifier. 

Alors que le syndrome de Stockholm reste controversé même parmi les professionnels de la santé et les agents des forces de l’ordre, le FBI a rédigé un article sur le sujet. En 2007 et conformément à l’application d’une nouvelle loi, un article fut ajouté pour décrire la possibilité, certes minime, que les ravisseurs développent des sentiments positifs envers leurs captifs ou vice versa. Y est mentionné en dessous comment tirer profit de ce phénomène et faire ainsi en sorte d’assurer la libération des otages en toute sécurité.

A peine 18 mois après le braquage de la Kreditbanken, Hollywood se rue déjà sur le phénomène du syndrome de Stockholm. ©Dog Day Afternoon

A l’inverse, certains experts s’érigent contre cette mystification d’un événement si particulier. Hugh McGowan, ancien négociateur de la police de New-York, est l’un des leurs. 

« Il serait difficile de dire que le syndrome de Stockholm existe. Stockholm était une situation unique. Elle s’est produite à peu près au moment où nous commencions à voir davantage de prises d’otages. Parfois, dans le domaine de la psychologie, les gens cherchent la relation entre la cause et l’effet quand bien même elle n’existe pas.« 

Interview à la BBC en 2014.

D’autres tentent le parallèle entre prise d’otage et violence conjugale. Ils affirment que l’on retrouve les mêmes principes sous-jacents du syndrome de Stockholm, largement acceptés ce type de situations par exemple. Malgré les circonstances, la victime peut développer des sentiments d’empathie pour son agresseur, voire se sentir protectrice à leur égard. 

Le dernier argument qui ébranle la théorie du syndrome de Stockholm est défendu par personne d’autre… qu’une ancienne otage de ce fameux syndrome de Stockholm. 

Natascha Kampusch, détenue pendant huit ans à partir de ses 10 ans dans une cave en Autriche, rejette en bloc l’irrationalité du processus de captivité. Selon elle, elle « trouve très naturel que vous vous adaptiez pour vous identifier à votre kidnappeur. Surtout si vous passez beaucoup de temps avec cette personne. C’est une question d’empathie, de communication. Rechercher la normalité dans le cadre d’un crime n’est pas un syndrome. C’est une stratégie de survie.« 

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