Le futur du vin se jouera-t-il en Scandinavie ?

Temps de lecture : 13 min

Au restaurant ou lors d’un dîner entre amis, le choix du vin revêt souvent une importance capitale. Au pays du champagne et du vin rouge, proposer un breuvage étranger peut amener quelques remarques voire l’ire de ses convives.

Vin italien ? Passe encore. Espagnol ? Attention, on est déjà sur la pente glissante ? Californien ou chilien ? Pourquoi partir si loin alors que le monde entier envie nos Bordeaux et Bourgogne. Et vin scandinave pendant qu’on y est ! 

Mesdames, messieurs, cachez ce petit rictus que nous ne saurions voir : les Vikings ont débuté leur croisade viticole et sont prêts à donner du fil à retordre aux vignerons de nos régions.

Les vins danois, suédois et norvégiens ne sont plus le simple fait de quelques illuminés en mal de raisins fermentés. Réchauffement climatique oblige, les terres polaires se réchauffent autant qu’elles se vivifient. Et certains comptent bien saisir l’opportunité d’y implanter vignobles et châteaux sur ces côtés septentrionales.  Il est grand temps de revoir la carte des vins

Une courte histoire du vin en Scandinavie

En Scandinavie, la viticulture moderne n’a soufflé qu’une trentaine de printemps certes, mais ses racines sont bien plus anciennes. La production de vin remonte à l’époque médiévale, lorsque cette région de l’Atlantique Nord jouissait d’un climat plus doux.

En Suède et au Danemark, des preuves de l’existence de vignobles établis autour de monastères catholiques ont été révélées. Combien de temps ont duré ces exploitations viticoles ? Difficile à estimer puisqu’une fois le climat devenu trop rude, la viticulture a été délaissée. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que la vinification a commencé à renaître de ses cendres.

Le Danemark fut le pionnier en la matière. La raison principale de ce nouvel élan repose évidemment sur la plus grande douceur de son climat et la fertilité de ses sols, notamment dans la péninsule continentale du Jutland. 

Aujourd’hui, il reste encore le pays scandinave qui enregistre la plus grosse production de vin avec une centaine d’exploitants actifs.

Une place de leader de plus en plus contestée, notamment par son voisin suédois. En Suède, le climat tempéré de la côte ouest permet aux régions de Skåne, d’Halland et de Småland de tirer leurs épingles du jeu. Les nouveaux vignobles y fleurissent année après année au point d’être devenue un pays viticole agréé par l’Union Européenne en 1999. Plus de 100 hectares de vignobles dessinent l’horizon des paysages linéaires suédois.

Un avantage dont ne peut pas se targuer la Norvège. Avec sa multitude de fjords et les Alpes scandinaves qui courent du Nord au Sud, les contraintes géographiques compliquent l’implantation de parcelles. Pourtant, certains ont vu un potentiel intéressant en y développant une viticulture plus traditionnelle, se jouant des dénivelés pour faire pousser des vignes en espalier. 

 

A la recherche du temps perdu

Dans le monde, il existe plusieurs types de personnes. Bien sûr, il y a aussi ceux qui voient toujours le verre vide, et ceux qui se débrouillent pour avoir toujours le verre plein – ceux-là ont probablement un penchant trop prononcé pour la boisson.

Enfin, il y a ceux qui voient toujours le verre à moitié-plein, que l’on qualifie généralement d’optimistes. Les viticulteurs scandinaves appartiennent sans aucun doute à cette dernière catégorie.

La culture du raisin ne s’est jamais réellement adaptée aux climats nordiques mais grâce aux progrès techniques, à des variétés plus résistantes et à l’intérêt et l’enthousiasme grandissants des peuples du Nord, de plus en plus de vignobles sortent de terre. Il faut comprendre ici la viticulture composée de vignes et de raisins, et non la fermentation d’autres fruits ou de baies, pratique qui existait déjà depuis des siècles.

La rapidité de leur croissance, accélérée par un ensoleillement quasi garanti du mois de juin au mois d’août. Pour capter un maximum de chaleur, les layons sont généralement plus espacés que les vignes françaises.
A cause de leur jeunesse, les pieds de vigne sont particulièrement droits et raides, loin du charme naturel des branches torsadées de leurs cousins latins.

La particularité des cépages de Scandinavie ?

Cette conquête de terres fertiles n’aurait pas été possible sans l’apport des technologies modernes. Ainsi, les possibilités du monde viticole sont continuellement repoussées et remises en question. Dans un monde où la Chine est considérée par beaucoup comme la nouvelle terre promise pour la production de vin et où, depuis des années, les viticulteurs français achètent des terres en Angleterre pour assurer leur succès futur face aux changements climatiques, la définition d’un bon cru se retrouve challengée par les amateurs de vin.

Bien sûr, il est encore difficile pour les vins scandinaves de concurrencer les domaines prestigieux, en matière de prix notamment. Les coûts de démarrage énormes, la production limitée et le climat capricieux pèsent trop lourds pour rivaliser sur le marché international. Ils ont cependant le mérite d’apporter un vent de fraîcheur dans une industrie de chasse-gardée, invitant chacun à repenser son rapport à l’or rouge tout en offrant une nouvelle expérience gustative.

Terroir et territoires d’Europe du Nord

Ah, le terroir… Concept tant apprécié par les amoureux du vin, il définit le lien entre les caractéristiques du sol et du vin. En Bourgogne par exemple, il s’agit même d’une croyance fortement ancrée pour affirmer aux yeux du monde le « génie bourguignon ». Ce génie peut être débattu – les Bourguignons se sont inspirés du savoir-faire des Romains -mais il est certain qu’il ajoute une part de mythologie – on parlerait de storytelling aujourd’hui – pour faire rayonner cette région viticole. 

Bien que d’origine française, les Scandinaves aiment reprendre cette notion de terroir pour qualifier un mets ou un vin de qualité supérieure. En choisissant des variétés aptes à faire face à des amplitudes de températures plus élevées – habituellement comprises entre 30 et 50 degrés – la culture de la vigne suscite des vocations dans quelques territoires d’Europe du Nord. C’est ainsi que les plantations de Lerkekåsa dans le Telemark, en Norvège, peuvent se vanter de rafler la palme du vignoble le plus septentrional du monde.

Pour la vinification, la grande majorité des cépages sont issus de souches hybrides, les “piwi”. Les différents croisement leur permettent de résister davantage au froid, au gel et aux maladies spécifiques de la région.
On classe ces types de raisins résistants dans la catégorie des « super-bio », avec l’avantage de limiter les interventions dans le vignoble. Une caractéristique indissociable de l’intérêt essentiel que porte les politiques agricoles scandinaves, bien en avance en matière d’agriculture biologique. Parmi les familles de raisins présentes sous ces latitudes,on peut citer le raisin blanc Solaris (voir ci-dessous) et les variétés rouges de Rondo et de Regent.

Pour ces producteurs optimistes, malgré les innombrables épreuves climatiques et géographiques, un autre obstacle se dresse devant eux : démonter les préjugés culturels et prouver qu’il n’y pas que la bière et la vodka pour faire exister la Scandinavie sur la carte des boissons alcoolisées. Au milieu des forêts de pins et des lacs glaciaires pousse désormais une nature située encore à l’aube de sa jeunesse : les vignobles nordiques. 

Les vins scandinaves, une identité à défendre

Astadvingard, Ørnberg Vin, Kvelland vingård. Ces noms ne vous évoquent peut-être rien. Pourtant, ils font partie des meilleurs vins produits en Scandinavie. Afin de s’engouffrer dans la brèche des pays émergeants du monde viticoles, ils ont dû adopter des stratégies marketing bien ficelées, axées principalement sur les similarités de goûts et les tempéraments des habitants locaux.

Quand la robe élégante d’un Saint-Émilion souhaite refléter l’élégance à la française, que les effluves d’un Jérez ont la saveur du caractère bien trempé des Andalous et qu’un Cabernet californien surfe sur le culte d’un corps bien dessiné, à quoi peuvent s’accrocher les vins scandinaves ? Une bonne dose de modestie, une touche de frilosité et un brin de générosité ? Sans doute un peu de tout à ça à la fois.

La parenthèse poésie refermée, est-il – déjà – possible d’affirmer l’existence d’un style proprement scandinave ? La réponse est oui. Premièrement, ce n’est pas un hasard si ce fameux terroir est si cher aux producteurs. La corrélation goût-lieu du vignoble  

paraît évidente, tant les nuances entre chaque domaine sont perceptibles. La croissance rapide des vignes, la courte saison de développement et la fraîcheur des sols tend à donner des vins à plus forte acidité et plus durs en bouche que les vins d’Europe continentale. Dans les régions du Nord, les raisins doivent parfois être cueillis avant même d’être mûrs à 100%, ce qui explique par exemple une faible teneur en sucre.

Ce “manque d’intensité” comparé au reste des vins du monde a néanmoins un avantage majeur : l’acidité représente un atout clé pour la longévité et la fraîcheur d’un vin. Ainsi, il n’est pas rare de retrouver des notes de fleur de sureau, de minéraux voire de groseilles dans certains vins blancs issus du raisin de type Solaris. Reconnaissons en revanche que les vins rouges ont davantage de mal à conquérir les palais, à cause notamment de la présence de raisins trop précoces – le verjus – au moment de la vinification. De nombreuses expérimentations ont lieu pour trouver ce savant équilibre sucre/acidité.

Solaris, le cépage best-seller d’Europe du Nord

A l’origine, producteurs et maîtres de chais ont pris l’option d’importer des cépages de renom. Il est vite apparu que là-haut, seuls les raisins résistants au froid restaient en vie.
Au sud de la Baltique, le long des côtes allemandes, plusieurs exploitations viticoles se sont regroupées en coopérative pour mettre au monde un type de raisin particulièrement robuste. De là est né le Solaris (1975). 

L’origine du raisin Solaris.

Le Solaris est désormais cultivé dans une vingtaine de pays et truste la pôle position au Danemark, en Suède et en Norvège. Sa capacité d’adaptation aux terres scandinaves en a fait le cépage le plus répandu du vignoble nordique. Plutôt sec, relativement doux et minéral, ce vin blanc se marie parfaitement à un poisson ou une spécialité gastronomique locale. Surtout, il a l’avantage de plaire à un large public, des non-initiés aux amateurs plus exigeants. Cependant, attention aux apparences trompeuses : la clarté de sa robe ne doit pas faire oublier un taux d’alcool élevé à 14%. A déguster plutôt qu’à boire, donc.

Une réponse aux attentes des consommateurs locaux

Pour comprendre l’essor des vignobles scandinaves, il est nécessaire de souligner certains chiffres évocateurs. Par exemple, la consommation totale de vin dans les pays scandinaves a augmenté au cours des dix dernières années, la Suède se trouvant ainsi en tête avec ses 26 litres par habitant en 2017 (contre une moyenne européenne de 23,9 litres). Dans le même temps, la consommation globale d’alcool dans le pays des kanelbullar a baissé de 8% selon le Conseil Suédois d’Information sur l’alcool et les autres drogues.

De plus, l’achat et l’importation de bouteilles dans d’autres pays européens (20% du total environ) a largement diminué et les recettes de Systembolaget, à travers lequel le royaume impose un monopole d’État, ont augmenté. On peut y dresser une hypothèse difficile à réfuter : les Suédois achètent sans doute moins d’alcool, mais se procurent des breuvages plus chers, dont des vins de qualité supérieure.

Grâce à des personnalités iconiques (le groupe ABBA, Björn Borg, Bjarke Ingels,…), les sociétés scandinaves se sont ouvertes sur le monde. Une ouverture d’esprit encouragée par les politiques éducatives, résultante de la colonie importante d’expatriés Danois, Norvégiens et Suédois et des communautés de backpackers présents aux quatre coins du monde.

Cet intérêt accru pour les voyages a contribué à l’apparition de nouvelles habitudes alimentaires, et par ricochet l’émergence de talents gastronomiques reconnus. En l’espace de quelques années seulement, Copenhague est devenue l’une des capitales européennes de la l’art culinaire, attirant des chefs du monde entier. Un bon plat ne pouvant être accompagné que d’un vin digne de ce nom, la curiosité pour l’oenologie, en particulier pour le vin naturel, est devenue florissante.

Ce potentiel, les néo-viticulteurs du Nord compte bien l’exploiter. En plus d’être dans la droite ligne d’une alimentation biologique et produite localement – la majorité des vignobles sont biologiques, le cuivre étant interdit par exemple en Suède – les vins scandinaves sont faciles d’accès et apporte ce surplus de fraîcheur qui souligne les saveurs de la gastronomie brute mais élégante de la région.

Des récompenses et un avenir prometteur

L’avenir du vin scandinave semble prometteur et suscite un enthousiasme certain, tant chez les producteurs que chez les consommateurs. Mais les législations locales sont un frein au plein développement des exploitants. 

En tant que pays disposant d’un système de monopole d’État sur l’alcool, les producteurs de vin suédois n’ont pas la possibilité de vendre leurs produits sur leurs domaines. Cela signifie que vous pouvez vous rendre dans un vignoble, faire une dégustation sans toutefois repartir avec une cagette sous le bras.

Cette contrainte est à l’origine d’un nouveau lobby porté par les viticulteurs pour pousser le gouvernement à prendre des mesures leur permettant de vendre aux visiteurs.

A contrario, la Norvège a légiféré sur la question, voyant d’un bon oeil l’intérêt de diversifier ses marchandises d’exportation. L’or rouge pourrait-il bientôt dépasser l’or noir ?  

A l’échelle scandinave, il n’existe pas encore – malheureusement – d’appellation d’origine protégée pour le vin. Impossible donc de distinguer les vins supérieurs des autres, tous les domaines bénéficiant du titre de vin de table. En 2018, seule la région viticole de Dons au Danemark a réussi à obtenir une AOP (Appellation d’origine protégée).

Ce précieux sésame lui offre le luxe d’apparaître comme l’appellation de vin la plus septentrionale de l’UE.

Dans ce présent encore incertain, des événements encourageants sont à noter. A commencer par la présence du vin suédois Phantasmagoria – une récolte tardive au nom de cépage éponyme, fermentée dans des fûts de chêne français – à La Cité du Vin à Bordeaux.

Il n’est pas le seul à avoir attiré l’attention des oenologues internationaux. Au cours des trois dernières années, les viticulteurs suédois ont reçu plus de 20 médailles. Citons notamment le vignoble de Kullaberg (9,5 hectares) couronné à deux reprise à l’International Wine Challenge de Londres en 2018 et 2019 (médaillé de bronze).

De façon évidente, les vins scandinaves ne deviendront jamais les superstars que sont les vins de Bourgogne ou de Toscane. La quantité de production encore très limitée, les producteurs peu nombreux et les risques climatiques importants ne pourront jamais rattraper le savoir-faire ancestral des prestigieux châteaux du Vieux continent.

Ils pourraient cependant apporter une approche renouvelée de l’oenologie faire et leur trou dans un paysage viticole aujourd’hui mondialisé.

Les vins notables scandinaves

Les vins danois

  • Ørnberg Vin, Sjaelland
  • Annisse Vingård, Sjaelland
  • Vinhuset Kvist & Vitus, Östjylland
  • Njord Vingaard
  • Skaersøgaard Vin

Les vins norvégiens

  • Lerkekåsa, Télémark

  • Kvelland Vingård, Vest-Agder

  • Egge Gård

Les vins suédois

  • Ästad Vingård, Halland

  • Gute Vingård, Gotland

  • Vingården i Klagshamn, Skåne

  • Fredholms Vin

  • Köpingsbergs Vingår

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